La corporation comme première organisation sociale du travail

Publié le 8 juin 2006 en accès
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Le corporatisme a toujours et est encore une des organisation sociales du travail qui combat l’idée de syndicalisme marxiste. De plus, un des éléments principaux du corporatisme est le sentiment d’appartenance. Enfin, l’idée de société corporatiste comme troisième modèle ( Entre libéralisme et collectivisme ) a existé et a été mis en pratique sous le régime fasciste et Vichyste. Une organisation du travail basée sur un sentiment de différence et d’appartenance, combattant le marxisme et le libéralisme sera le projet de la classe moyenne à sa création.

Le corporatisme revêt plusieurs aspects. Nous nous attacherons à ne parler que du corporatisme qui touche la notion de métier et d’organisation professionnelle. Cette première vision est la plus ancienne historiquement, puisque les historiens la daterait du XI siècle ; essentiellement, son développement repose sur l’apparition des associations et l’apparition de la bourgeoisie dans les villes.
La finalité de l’action corporatiste est claire : maintenir les conditions d’une évolution ordonnée et maintenir les conséquences d’une évolution technologique et scientifique dans des limites qui soient socialement acceptables. Les modalités ne sauraient l’être autant, précisément à cause d’un progrès technique qui, d’une part, modifie sans cesse le nombre et le genre des métiers et, d’autre part, transforme les conditions de toute activité, qu’il s’agisse du contenu ou du rôle du travail. L’organisation de la profession doit se faire d’autant plus vigilante que le progrès est rapide. Sa création se légitime de ses motifs les plus " nobles " : solidarité et conscience professionnelle au service de tous les intérêts, ceux des consommateurs comme de la nation toute entière. Le corporatisme fut, durant près de 8 siècles, en Europe, le mode prévalant de l’organisation du travail artisanal et préindustriel. Entre un régime monarchiste et une société fortement agricole, le corporatisme fixe des principes qui survivront à la révolution industrielle.

Les communautés de métiers se fondent au début du deuxième millénaire dans la conscience du bien être social. Le pouvoir qu’elles arrachent à la féodalité doit à un travail qui n’est plus celui de la terre, mais des matériaux transformés en biens d’usage et d’échange. L’esprit d’association n’est pas inutile et aide à obtenir des délégations qui eussent été refusées à chaque artisan isolé. L’équilibre entre ces premiers métiers et le pouvoir féodal est subtil et le métier doit justifier son ambition à la mesure de sa capacité productive et de sa cohérence interne.

Mais basé sur le métier, les corporations vont durant les siècles suivants survivre dans une incessante bataille interne. Par la justice, elles ont essayer de délimiter leur champ d’intervention et leur métier même. Ces conflits débouchent sur une augmentation des particularisme et une réglementation importante, préfigurant celle actuelle.
Au milieu du XVII siècle, les corporations réunissent de petites entreprises artisanales d’une dimension qui les prédisposent à se développer autour du noyau familial. Cette multitude d’ateliers intéressent fortement le pouvoir royal, plus précisément ses services de finances. Une procédure fiscale se déclenche à l’ouverture d’un atelier. Non contente de ce droit de création, l’administration des finances de Colbert met dans l’obligation les maîtres de racheter des lettres de maîtrises qui valent à leurs acquéreurs, dispense du chef d’oeuvre1. On s’éloigne de plus en plus de la situation d’origine. Ce n’est plus le travail qui fonde la corporation, mais la propriété, pierre d’achoppement de tout édifice social. Colbert, en homme d’Etat perspicace, sait que l’avenir est à l’industriel et que l’atelier artisanal / familial ne peut pas être l’élément de l’avancée industrielle qu’il faudrait à la France sur l’échiquier de la concurrence mondiale naissante. Devant les réticences de la société, Colbert décide de créer un secteur inconnu jusqu’alors ; le secteur publique. Ce secteur serait industriel et subventionné par l’Etat, à côté d’un artisanat traditionnel. On importe des techniciens et des ouvriers étrangers. Mais Colbert veut un développement national de la société et par là, ne peut se couper des métiers et de leur corporation, comme élément essentiel.

Le XVII ° était le siècle de l’avènement des corporations ; après sept siècles de désordre, les corporations avaient trouvé leur place auprès du pouvoir politique et économique. Le siècle de la Révolution Française suffira à les faire disparaître, balayées par l’esprit révolutionnaire de 1789. L’arrivée de Turgot au Ministère signifia la fin des corporations. Libéral et irrité de la frilosité des entrepreneurs à se lancer dans l’aventure industrielle. Turgot estime que les corporations ralentissent le progrès social, donc général en restreignant la liberté du travail en pratiquant une discrimination injustifiée. Turgot échoue dans sa tentative de désorganiser l’ordre social soutenu par les corporations. Il faudra attendre le vent libéral des révolutionnaires et la loi du 21 mars 1791, dite loi d’Allarde du nom du rapporteur du projet. Cette loi reprend les dispositions de Turgot et affirme la liberté du travail : " la faculté de travailler est l’un des premiers droits de l’Homme et les jurandes2 lèsent ce droit. Elles sont, en outre, une source d’abus en raison de la longueur d’apprentissage, de la servitude du compagnonnage, des frais de réception. Elles nuisent au public en restreignant le commerce. ". La loi décide qu’ à compter du 1er Avril [ 1971 ] prochain, il sera libre à tout citoyen d’exercer telle profession ou métier qu’il trouvera bon après s’être pourvu d’une patente et d’en avoir acquitté le prix. ". Mais l’abolition des corporations donnera un retour de bâton inattendu pour le pouvoir, celui du développement des assemblées ouvrières et du début des revendications par la grève. Pour la première fois, le mot " syndicat " apparaît sous la plume du procureur du Roi lors des émeutes de Montpellier. Ce nouveau danger pour l’ordre, récent et instable, conduit la Constituante à intervenir et demande à un de ses membres de faire un rapport. Le 14 Juin 1791, Le Chapelier rapporte sur les associations ouvrières. La réquisition est sévère. " De la contravention aux principes constitutionnels qui suppriment les corporations naissent de grands dangers pour l’ordre public, les assemblées ouvrières se propagent dans le royaume ... et ont, déjà établi entre elles des correspondances. Des conventions ont été faites entre les ouvriers pour ne pas travailler au dessous d’un taux fixé par les assemblées d’ouvriers. ". la cause est entendue. Les coalitions de toute nature seront interdites. L’abolition des corporations avait libéré le travail. La prohibition des coalitions le libéra une seconde fois.

A l’été 1791, il parait que les corporations ont disparu, à jamais, du champ social de l’Europe Occidentale puisque abolies par ceux qui en avaient fait le plus grand usage pour agiter. Les causes de sa disparition sont en fait multiples. A sa fondation, la corporation a trois grands projets. Rendre le travail libre de la tutelle du pouvoir féodal, protéger l’ouvrier d’une solidarité qui aménage sa situation matérielle et psychologique, mettre le progrès des sciences et des techniques au service de tous les individus. L’institution nouvelle, pour s’affirmer dans un champ social qui lui est indifférent ou hostile, nécessite un pouvoir, donc une hiérarchie fondée à la fois sur la compétence professionnelle et la richesse, toute relative alors. La maîtrise se légitime de la totalité du projet social, conscient ou non, que charrie, avec elle, la nouvelle corporation. Le devenir d’une institution dépend toujours de deux évolutions conjuguées : celle de sa cohérence interne et celle de l’environnement, c’est-à-dire de toutes les autres organisations qui l’entourent, concurrentes, amies ou indifférentes. or, sensiblement, les grandes ambitions de la naissance sont trahies. l’antagonisme des corporations, exploité par un pouvoir féodal, inclinent les maîtres à accepter une réglementation qui enserre le travail artisanal, puis ouvrier, de ses contraintes bureaucratiques. De libre, le travail devient de plus en plus planifié, soumis à toutes les exigences sociales que la féodalité lui infligeait, par corporations interposées.

Pourtant, après 1791, le corporatisme réapparaît un siècle et demi. Vers 1944, l’Europe Continentale devient le champ d’application d’un nouveau corporatisme, objet de contestation de l’ordre libéral. Et la France y trouve la meilleure place, grâce à l’approfondissement dans les visées corporatistes qu’elle a eu durant sept siècles, ceci jusqu’à la Révolution Française. Mais, cette fois-ci, le regard économique ne peut expliquer uniquement la résurgence du corporatisme. Il faut s’atteler à un contexte d’un clivage social fort et ancré entre la bourgeoisie grandissante et possédante et les prolétaires. Les inégalités entraînées par la démocratie libérale vont faire renaître le corporatisme.

La réapparition " officielle " de l’idéologie corporatiste date de 1891, année où Léon XIII publie sa célèbre encyclique De Rerum Novarum. L’église suit avec la plus extrême attention, l’évolution de la condition ouvrière et la contestation socialiste aux évidents relents anticléricaux ou athéistes. " Si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme ", rappelle Léon XIII qui réaffirme la loi de justice naturelle au dessus des ouvriers, des patrons et de l’Etat interventionniste. Ce qui importe est de contenir les masses tout en ne restreignant pas le progrès économique. L’organisation la plus adaptée, et ayant déjà fait ses preuves, reste la corporation. L’encyclique apporte comme solution du problème social, le néo-corporatisme, corporatisme d’antan renouvelé des syndicats, des associations d’intérêts, des groupements de toute nature qui réunissent les Hommes dans une affection commune. " Tout ce qu’on peut dire en général, c’est qu’on doit prendre pour règle universelle et constante d’organiser et de gouverner les corporations de façon qu’elles fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à leur faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qu’il se propose. Ce but consiste, pour chacun, des biens du corps, de l’esprit et de la fortune ". Ainsi, la corporation se trouvait régénérée, adaptée au moment de l’évolution économique, replacée au centre de la vie sociale.
Le Marxisme va se trouver un allié ( et un ennemi en même temps ) contre la démocratie libérale ; le corporatisme. A cette époque, fin 19° siècle, la République arrivée tardivement et péniblement sur la scène politique, reçoit de plein fouet les contestations de la Droite et de la Gauche, des nationalistes et des socialistes. La République de type radical ne passe pas. Des socialistes entrent dans le Gouvernement Clémenceau en 1905, passant outre leur discipline de parti. Le parti socialiste se scinde et on voit l’apparition d’une nouvelle droite prolétarienne ; l’union locale des corporations ouvrières. Une poussée nationaliste et populiste intervient dans les corporations ouvrières.
La première guerre mondiale va frapper fort sur la scène politique et va être un élément incontournable de la remontée de la doctrine corporatiste. A la fin de la guerre, les partis traditionnels de la démocratie libérale sont affaiblis et le mouvement socialiste est " ruiné " des nombreuses trahisons qu’il a vécu depuis une vingtaine d’années. Il faut une troisième voie. La société Française n’a pas connu le même après-guerre que l’Allemagne ou l’Italie, où les corporatismes ont une histoire forte. La troisième République a accueilli avec la victoire, une situation sociale non absente de conflits, mais apaisée de la contestation, étendue à tous les citoyens, que tous les antagonismes étaient soumis à l’existence du fait national. Les syndicats restent puissants et la C.G.T.3. née en 1895 est toujours menaçante. En face d’elle, s’est construite la Confédération des Travailleurs Chrétiens en 1919, qui commence à reconstruire les communautés intermédiaires que le catholicisme a toujours prôné. Les accords de Matignon4 en 1936 sur l’amélioration des conditions de travail marquent une date dans l’évolution sociale de la France ; la France est encore attaché fortement à la négociation et au compromis.

La deuxième guerre mondiale et la défaite de la France la plonge dans la période de la révolution nationale du Maréchal Pétain. Le 4 Octobre 1941, la Charte du travail témoigne de façon explicite de l’acceptation d’un régime social corporatiste. Elle a trois objectifs. Le premier est l’élimination de la lutte des classes ; par la compréhension mutuelle. Les patrons doivent comprendre leur devoir social et les ouvriers doivent cesser de lutter contre l’ordre économique et social. Le second objectif est d’établir un régime qui subordonne l’intérêt particulier à l’intérêt général. Chaque organisation professionnelle a pour mission d’instituer et de veiller à la corrélation pour chaque individu de sa valeur morale et technique, de sa situation hiérarchique et de sa responsabilité. Le troisième est la suppression de tout prolétariat. On retrouve dans ce nouveau régime, le mélange de trois courants connus ; le socialisme, le catholicisme social et le nationalisme. On retrouve une place forte de la religion par la personnalité humaine, protégée par l’organisation professionnelle jusque dans son foyer. La Charte du travail française est la manifestation la plus nette du choix qu’un pays développé fit jamais en faveur du corporatisme. Dans sa déclaration du 14 Mai 1941, le Maréchal Pétain est d’une netteté toute militaire " je vous demande de ne pas oublier que vous préparer par une articulation judicieuse de l’économique et du social les bases d’une future corporation. Les comités sociaux de la Charte, comités réformés et fortifiés devront être les piliers de ces corporations dont les Française attendent pour une bonne part, la renaissance de la patrie et qui, sous le contrôle de l’Etat, gardien de l’intérêt collectif, prendront demain la charge du destin économique et social de la profession. " 5. La fin de la guerre aura raison de cette Charte et du régime de Vichy. Néanmoins, deux années de mise en application auront montré que, loin d’écarter économique et social, la Charte et ses visées corporatistes, les a renforcé par une intervention directe et omniprésente de l’Etat Vichyste sur la nomination des représentants des comités et l’éloignement programmé du monde ouvrier et de ses représentants ( Les syndicats ) des corporations par un arsenal juridique d’exclusion.

Après la guerre, les conflits sociaux perdent en intensité et la courtoisie engendre des combats d’arguments, plutôt que des combats dans les rues. Seuls les Marxistes continuent de " s’agiter ", pas toujours suivis, y compris par leurs propres troupes. Le corporatisme s’est emparé discrètement de la scène sociale. Discrètement, car les sociétés sortent juste des horreurs du fascisme, dans lequel le corporatisme a joué un grand rôle. L’association d’idée ne doit pas se faire. Même le catholicisme social s’en rend compte et le terme de " corporation " disparaît dans l’encyclique mater et Magistra de 1961. mais, les sociétés développées se rendent compte que la propriété privée peut très bien s’accommoder de l’ordre social, dans la mesure où on la cadre un peu. C’est la période d’un développement économique important ; taux de croissance de 5 à 6 % dans les pays Européens, niveau de vie moyen multiplié par 2 en douze années. Ce développement économique ne pouvait manquer de provoquer une véritable mutation dans les modes de vie. L’appropriation individuelle d’un grand nombre de biens d’usage permettait à l’individu de se libérer une fraction de travail pour d’autres moyens de socialisation. La valeur " propriété " prenait peu à peu la place de la valeur " travail ". Et là, l’entreprise devient le lieu de socialisation par excellence, parce qu’elle fournit d’une part, le travail comme outil de socialisation, mais d’autre part, l’argent, autre moyen de socialisation indirecte. L’entreprise elle-même s’est transformée, puisque nous voyons apparaître grâce à la mondialisation des échanges, des multinationales qui pouvaient avoir jusqu’à 50 000 salariés. Et, de fait, ces entreprises gigantesques exerçaient une pression importante sur les salariés, qui ne trouvaient plus de contre-pouvoir à la direction. Ceci ajouté à la disparition de l’esprit de lutte des classes, seul l’Etat pouvait intervenir pour réguler les tensions entre les salariés et les entreprises. Seul un contrôle public important pouvait assurer la pérennité de l’ordre social.

L’intérêt du corporatisme dans ce dossier se trouve dans la représentation du maître. Il dirige, contrôle et surveille du personnel subalterne dans un objectif de production. Ne peut-on pas extrapoler en présentant les maîtres comme les premiers " cadres " au sens de personnes légitimées ayant pour fonction la direction, l’orientation et le contrôle ? De plus, l’esprit corporatiste se retrouvera au centre de l’esprit de rassemblement et de formation du groupe des cadres et de la classe moyenne par ses représentations de troisième alternative et moyen de lien unificateur entre les membres. Néanmoins, il faut nuancer en expliquant que le corporatisme tel que je viens de le décrire, met en avant des pratiques plus proches des coutumes féodales que des pratiques réellement basées sur un rationalisme. En effet, il est basé sur une complexité du parcours, une ritualisation poussée de leur pratique et de leur représentation et une main mise sur le marché du travail. Le libéralisme l’a combattu de façon forte pour ses entraves à la liberté du travail. En cela, on ne peut pas dire exactement que les cadres ont pérenniser l’idée de corporatisme ( Sauf sous Franco ), mais ils se sont fortement appuyé sur l’idée de repli sur soi comme défense et appartenance à un groupe comme symbole de reconnaissance.



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