Après un cancer du sein, une femme sur quatre réalise une reconstruction mammaire. Les femmes ont recours à cette procédure parfois juste après leur ablation, parfois plus tard, ou pas du tout. Comment expliquer ce choix ? Quel rapport à la féminité après la maladie ?
Avec
– Magali Le Huche, Autrice-illustratrice
– Pr Claire Bonneau, Chirurgien sénologue et gynécologue à l’hôpital de Saint Cloud (Institut Curie)
– Mounia El Kotni, Anthropologue
Pour évoquer la reconstruction après un cancer du sein, Fabienne Sintes a réuni l’autrice de BD Magali Le Huche, la chirurgienne de l’Institut Curie Claire Bonneau et l’anthropologue Mounia El Kotni. Les auditrices ont raconté, tour à tour, leur reconstruction, leur buste plat ou leur tatouage. Toutes réclament le droit de choisir à leur rythme.
Rester à plat : un choix qu’il faut encore défendre
Pour la chirurgienne de l’Institut Curie, la reconstruction « à plat », sans volume sous la peau, est trop souvent présentée comme une option par défaut. Certaines patientes viennent chercher un second avis après s’être entendues dire : « à votre âge, vous y réfléchissez, et votre sexualité, et votre couple ? ». La professeure insiste : « Une reconstruction à plat, c’est une reconstruction, donc ça peut être un parcours, plusieurs étapes, avec des retouches possibles. »
Mounia El Kotni décrit le même décalage sur le terrain : « Les patientes que j’interroge me parlent plutôt d’une injonction à reconstruire, et tout de suite. » Elle a recueilli des témoignages de femmes de 35 ans dont le chirurgien demandait l’avis du conjoint sur la taille de la prothèse. Selon elle, l’idée qu’une femme doit avoir deux seins renvoie à une image de féminité destinée à autrui. À l’inverse, les femmes âgées se voient rarement proposer une reconstruction. Quant à celles qui demandent l’ablation du second sein pour la symétrie, leur choix est parfois noté « refus » dans le dossier : l’anthropologue y voit une manière de « reprendre le pouvoir sur son corps ».
Prendre le temps du deuil
Pour Magali Le Huche, ce temps a duré plus d’un an. Son compagnon lui a dit qu’elle n’était pas obligée de se reconstruire tout de suite : « J’ai eu besoin de faire le deuil, parce que ce n’est pas du tout pareil. » Elle a ensuite choisi un troisième chirurgien qui lui a dit : « On va s’occuper de votre après. » Elle s’est aussi fait tatouer.
La chirurgienne confirme que la bonne temporalité est celle de la patiente : « Ce n’est pas qu’une chirurgie, c’est un deuil, le deuil du sein à faire. » Environ 30 % des patientes se font reconstruire dans les trois ans qui suivent la première opération. Une reconstruction immédiate, réalisée pendant la même anesthésie, tombe parfois au pire moment, entre sidération et colère. La professeure cite une patiente, éleveuse de chiens, qui voulait repartir en compétition de canicross deux semaines après son opération. Elle est revenue six mois plus tard demander sa reconstruction.
Les auditrices ont montré la diversité des parcours. Carole a vécu un an et demi avec un seul sein : « Le dernier jour de la dernière chimio, je me suis regardée dans la glace et j’ai dit : plus jamais ça. » Sa prothèse a été « une deuxième vie ». Kat, elle, ne s’est « jamais sentie femme par ses seins » et porte un monokini à la plage. Annick, dont la reconstruction par injections de graisse a échoué, a trouvé dans le tatouage ce qui lui a permis d’accepter son corps. Une autre auditrice résume : « J’ai perdu mes cheveux, je n’ai pas perdu ma féminité. J’ai perdu mes seins, je n’ai pas perdu ma féminité. Mais j’ai gagné la vie. » Magali Le Huche, elle, souligne le rôle du regard de l’autre : « C’est certainement grâce à son regard que le mien a changé sur moi. »
Un nouveau corps, des inégalités d’accès
Le chiffre national d’une reconstruction sur quatre cache de fortes disparités. À l’Institut Curie, elle est proposée à presque toutes les patientes, et 45 à 50 % d’entre elles sont reconstruites. « Quand on n’a pas de ressources dans un hôpital pour faire la reconstruction, on ne la propose pas », déplore la chirurgienne. L’accès à l’information varie aussi selon le lieu de vie, le milieu social ou la maîtrise de la langue.
Mounia El Kotni rappelle que le corps d’après n’est jamais celui d’avant, entre les cicatrices, les brûlures de la radiothérapie et les années d’hormonothérapie. Se le réapproprier a un coût : tatouage, acupuncture, perruque, dont la Sécurité sociale ne rembourse qu’à peine la moitié, soit 300 à 500 euros restant à charge. Il y a aussi un coût en temps, avec la convalescence et les arrêts de travail que ne peuvent pas toujours se permettre les mères isolées. « Il faut pouvoir avoir les moyens, tout simplement. »
