Le futur en chantier : Saint-Simon, utopiste ?

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Le futur en chantier : Saint-Simon, utopiste ?

Avec son projet de réforme sociale, politique et industrielle, Saint-Simon n’était-il qu’un utopiste, un doux rêveur, comme l’ont dit ses détracteurs ? Ou bien n’était-il pas plutôt un visionnaire, comme l’ont pensé ses disciples, qui ont tenté de faire de l’utopie une réalité ?

Avec
- Pierre Musso, philosophe, professeur honoraire à l’université de Rennes II
- Marie Janin, doctorante en droit à l’Université Jean Moulin Lyon 3
- Philippe Régnier, historien

Peut-on qualifier Saint-Simon d’utopiste ? Son projet excède la simple rêverie, ancré dans une visée politique, juridique et sociale concrète qui a d’ailleurs trouvé des réalisations effectives. Là où l’utopie se définit souvent par l’irréalisable - par définition, un lieu qui n’existe pas - Saint-Simon (1760-1825) pense au contraire des institutions et des réformes qu’il destine au monde réel. Le paradoxe ? Il vient du fait que ce n’est pas tant lui que ses lecteurs et ses disciples qui l’ont placé sous l’étiquette d’utopiste : Engels, dans sa célèbre critique du "socialisme utopique", le rangeait ainsi aux côtés de Charles Fourier et de Robert Owen. De cette classification, Saint-Simon aura du mal à s’extraire. Pourtant, il s’agit de ne pas confondre le Saint-Simon des textes des saint-simoniens qui ont un rapport tout à fait différent à l’utopie.
Dès lors, cette question se pose : l’opération de Saint-Simon peut-elle se dire utopique et dans quelle mesure les saint-simoniens prolongent-ils ou au contraire trahissent-ils cette orientation ?

En quoi la pensée de Saint-Simon se distingue-t-elle de l’utopie ?

Selon Pierre Musso, si Saint-Simon parle d’utopie c’est justement pour s’en distinguer. Il fixe la marche de la civilisation, mais cela ne concerne que le progrès des connaissances, et non pas la morale, la politique, ou la religion. Ainsi, pour Saint-Simon, se projeter vers le futur, comme l’explique Pierre Musso, "ce n’est pas faire une utopie, avoir un projet pour le futur, c’est tout simplement accomplir les pas successifs de cette marche de la civilisation. Donc par l’historicité, Saint-Simon élimine le principe même de l’utopie dans plusieurs textes, il rejette l’utopie comme négative". Le sens du mot "utopie", était souvent péjoratif à l’époque.

Philippe Régnier revient sur le propos de Pierre Musso et apporte une précision centrale concernant l’utopie chez Saint-Simon : ce dernier proteste contre la propension de ses contemporains à nommer utopie toute réforme amenant un changement social important. "Et précisément, au niveau de la réception - c’est son cas à lui - il ne parle pas de petits changements sociaux, il parle d’un grand changement social, et c’est ça qui le situe, pour ceux qui le regardent, du côté de l’utopie".

Ce terme ambigu d’utopie

Pour Pierre Musso, le présent bourdonne de possibles, "ce n’est pas l’utopie contre le réel, cela c’est l’imagerie ordinaire et qui aboutit souvent à la vision négative de l’utopie, c’est-à-dire d’opposer fiction, utopie, imaginaire à réel ; c’est un accompagnement, l’utopie accompagne le présent", Si on revient à l’étymologie d’utopie - nous dit-il - c’est un terme dès le départ ambigu, puisque c’est à la fois, un lieu de nulle part et en même temps, le meilleur des lieux : "le meilleur des lieux, un pays de bonheur. Donc c’est à la fois un pays et un gouvernement imaginaires".
Une pensée discréditée, à laquelle on emprunte pourtant beaucoup

Sans revenir aux sources, précise Marie Janin, il est absolument impossible de comprendre Saint-Simon, pas plus que comprendre ses disciples qui ont tous eu une interprétation de la parole de leur "maître", comme ils l’appellent. Allant dans le sens de Pierre Musso, elle souligne qu’il faut reconnaître l’honnêteté intellectuelle de Marx et de Engels. Ils ont, d’une certaine manière, discrédité la pensée de Saint-Simon, mais ils ne l’ont pas fait dans cet objectif-là. "Marx le reconnaît lui-même dans ses textes, il a emprunté beaucoup d’idées à Saint-Simon qu’il admire profondément, il admire les réformes qu’il propose, il admire aussi la nouvelle vue qu’il a sur les ouvriers, sur les travailleurs les plus pauvres, il est simplement en désaccord avec les moyens". Critiquer une pensée n’empêche de lui emprunter quelque chose.

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