Les coopératives ouvrières de Mondragon - Une réponse autogestionnaire à la libéralisation

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Publié le 23 décembre 2004 en accès
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C’est le cas de MONDRAGON CORPORACION COOPERATIVA (MCC), un groupe
industriel de 218 entreprises dont la moitié sont des coopératives, dans les
secteurs de la construction, les machines-outils, l’électro-ménager, la
distribution, un peu l’agriculture, etc. A l’origine, quelques coopératives
à Mondragon au Pays Basque espagnol. En 1959 elles se sont dotées d’une
coopérative de crédit, dans l’esprit de mettre les outils économiques au
service de l’homme. Ce qui leur a permis d’essaimer. Dans les années 70
elles ont créé un centre de recherche technologique. Ces moyens financiers
et technologiques ont été renforcés dans les années 80 pour faire face à la
concurrence capitaliste du marché européen et de la mondialisation. MCC est
devenu le 7ème groupe d’entreprises en Espagne, et il a maintenant 38 sites
de production à l’étranger (France, Grande-Bretagne, Pologne, Brésil, Chine,
etc., en tout 14 pays). MCC possède sa propre banque, la Caja Laboral[1].

Une petite multinationale, donc, mais dont le fonctionnement n’a rien à voir
avec celui d’un groupe capitaliste organisé de haut en bas et commandé par
les grands actionnaires. C’est l’inverse : la direction du groupe est élue
par un congrès annuel des représentants de toutes les entreprises, c’
est-à-dire des travailleurs puisque chaque coopérative est et reste
propriété de ses salariés. C’est l’assemblée des travailleurs de l’
entreprise qui définit ses orientations et élit sa direction, au suffrage
égalitaire : une personne, une voix. L’assemblée des travailleurs élit aussi
un Conseil Social, qui joue à peu près le rôle d’un syndicat.

Les travailleurs co-propriétaires

Chaque travailleur possède personnellement une part du capital de son
entreprise, qu’il a investie lorsqu’il est devenu sociétaire. Sur cette base
il reçoit une part des bénéfices comme un actionnaire (en plus de son
salaire). Autrement dit les travailleurs-propriétaires se partagent les
bénéfices. Mais une partie de ces bénéfices, dont le montant est décidé par
l’assemblée de l’entreprise, doit obligatoirement être réinvestie dans l’
entreprise. Ainsi le capital collectif augmente par augmentation de la
propriété de chacun. Le reste est empoché par les individus comme intérêts
de leur part de capital. Cet intérêt ne dépasse pas 7,5% ; il est donc
beaucoup moins lourd pour l’entreprise que les intérêts à 14% ou plus qu’
exigent aujourd’hui les actionnaires des entreprises capitalistes sous peine
de « licenciements boursiers » ! D’un autre côté, l’investissement dans l’
entreprise reste avantageux comparé à d’autres formes d’épargne. Bref, le
sociétaire travaille pour lui et pour ses collègues, et pas pour des
actionnaires extérieurs, sans compter le plaisir de faire partie d’une
collectivité solidaire ! En plus de l’intérêt de base, les salariés sur
poste de responsabilité reçoivent une participation aux bénéfices (ou aux
pertes éventuelles !) plus ou moins importante selon leur niveau de
responsabilité. Enfin le travailleur qui quitte l’entreprise ou part en
retraite retire sa part du capital (son apport initial augmenté des
dividendes capitalisés) ou la vend à d’autres sociétaires.

L’éventail salarial, initialement de 1 à 3, est actuellement de 1 à 6, afin
de rester attractif pour les salariés très qualifiés et d’encadrement. Les
salaires ouvriers sont parmi les plus élevés de la profession localement ;
les salaires des cadres sont nettement inférieurs à ceux du privé.

Un financement inter-entreprises original

Ce que les coopératives de MCC font mieux que les autres, c’est qu’une
partie de leurs bénéfices est d’abord versée à un fonds inter-entreprises du
groupe, qui lui va investir cet argent dans les différentes entreprises pour
aider à leur développement ou les soutenir en cas de difficulté. Cela permet
d’anticiper les restructurations, mieux que ne le ferait une coopérative
isolée, et sans faire de dégâts humains ! Il y a aussi un fonds commun pour
la formation et un pour la prévoyance sociale. C’est ce dispositif de
financement qui donne aux coopératives de MCC les moyens d’être
concurrentielles face aux entreprises capitalistes.

Tout cela marche grâce à une éthique de la démocratie d’entreprise et de la
solidarité, qui ne s’est pas démentie depuis cinquante ans. Le résultat, c’
est un groupe dynamique, qui développe des emplois qualifiés et qui ne
laisse personne sur le carreau : les avantages du capitalisme sans ses
inconvénients !

En plus, MCC participe au développement local au Pays Basque en concertation
avec les pouvoirs publics et finance des ouvres sociales.

Mondragon fait rêver

Chaque année nous voyons fermer des entreprises pourtant viables et utiles
dans le tissu économique local, pour la seule raison que les actionnaires
demandent le maximum de profit. Un réseau comme celui de Mondragon pourrait
proposer aux équipes de salariés menacés par les « licenciements boursiers »
de sauver leur emploi en montant une coopérative. Ce n’est pas le choix de
MCC : pour eux, le premier critère pour fonder un établissement est sa
complémentarité industrielle dans la stratégie de développement du groupe.
Mais ce serait sans doute possible, s’il y avait aussi la volonté politique
de collectivités locales et l’engagement de banques coopératives existantes.

On pourrait donc imaginer un réseau qui développerait une alternative aux
règles du jeu capitalistes. Cela permettrait que l’économie alternative et
solidaire ne reste pas cantonnée à des activités peu rentables et au créneau
de l’insertion.

On peut aussi s’inspirer du fonctionnement de MCC pour imaginer ce que
pourrait être aujourd’hui un secteur d’entreprises autogérées, servant de
banc d’essai pour une future réorganisation socialiste de l’ensemble de l’
économie. Avec toutefois d’importantes différences : notamment, il vaudrait
mieux que le fonds de financement interentreprises soit un service public,
plutôt que d’appartenir à un groupe industriel en concurrence avec d’
autres[2].

Nouveaux défis

L’extension internationale a lancé un défi nouveau aux coopérateurs : pour
« jouer dans la cour des grands », MCC a besoin de créer des
entreprises-relais hors du Pays Basque et hors de l’Espagne, mais elle ne
trouve pas toujours une équipe de travailleurs prête à fonder une
coopérative. Dans ce cas le groupe crée une entreprise de type capitaliste,
comme ferait une multinationale, et parfois en joint venture. Le résultat
est que sur un total de 68260 emplois en 2003 (ils n’étaient que 25322 en
1992), plus de la moitié ne sont pas des coopérateurs . Le groupe étudie
actuellement des formules qui permettraient de faire participer les salariés
non-coopérateurs à la propriété et à la gestion de l’entreprise. La
transformation des entreprises à l’étranger en coopératives n’est pas
envisagée pour l’instant, mais n’est pas exclue pour l’avenir.

Au Pays Basque, 20% des salariés des coopératives de MCC ne sont pas
coopérateurs . mais ils le deviennent le plus souvent au bout de deux ou
trois ans : le groupe les y incite en leur proposant une formation à la
gestion.

Autre problème : les ressources financières du groupe ne suffisent pas
toujours à apporter aux entreprises les capitaux nécessaires à leur
développement. La chaîne de distribution Eroski résout ce problème en
émettant depuis 2002 des titres de participation dont la rémunération est
fixe et garantie, et qui sont attractifs pour les investisseurs. Ce recours
à l’investissement privé crée bien sûr une contrainte financière pour la
coopérative, mais ne met pas en danger son autonomie, les investisseurs
extérieurs n’ayant pas de pouvoir sur la gestion de l’entreprise. Est donc
préservé le principe selon lequel le capital est un moyen au service de l’
entreprise et de ses travailleurs, et non l’inverse.


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