Du bon usage du spectre de la crise

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Du bon usage du spectre de la crise

Il paraît que la crise est enfin là. Il n’est rien de plus faux que cette apparente vérité dévoilée par les multiples conséquences de la crise financière sur l’économie réelle. En fait, la crise est là depuis longtemps et dans des dimensions qui dépassent de loin le strict cadre de l’économique. Elle ne nous a jamais quittés depuis le premier choc pétrolier de 1973. Les crises - écologique, économique, sociale et politique - ont précédé la crise financière qui en révèle à grande échelle toutes les attentes prévisibles si longtemps dissimulées au plus grand nombre. L’aggravation de la crise frappe un peu plus ceux qui étaient déjà frappés ; elle frappe désormais aussi les franges inférieures des classes moyennes. C’est probablement ce dernier fait qui décuple l’inquiétude d’une société qui s’est habituée depuis longtemps à la « nouvelle pauvreté » au point de ne jamais la regarder en face.

Le spectre de la crise est terrifiant. Il est probable que tout à la fois les citoyens ordinaires et leurs « représentants » politiques éclairés ne mesurent pas la démesure de ce spectre aux contours certes mouvants. Cependant, cela n’empêche pas les pouvoirs, économiques et politiques, de se servir abondamment de ce spectre menaçant aux fins de prolonger par un acharnement thérapeutique indécent, la triste réalité d’un système à bout de souffle. Il existe pourtant un autre usage potentiel de la menace : profiter de la gravité insondable de la crise systémique pour vite inventer les formes et les principes d’une autre réalité, plus douce aux hommes et aux écosystèmes dont ils dépendent. Deux voies s’opposent qui sont donc inconciliables. Tenter de les concilier nous fait perdre un temps précieux et peut-être irrattrapable demain.

L’imagination n’est vraiment pas au pouvoir. Il paraît que nous allons sortir du gouffre dans lequel nous plonge la crise par la relance de la consommation. La consommation responsable ? Nenni ! La consommation telle qu’en elle-même, telle que le consommationnisme échevelé l’a modelé au nom du mythe de la Croissance illimitée. Le bon diagnostic n’étant pas établi, les remèdes prescrits vont exacerber le mal. De plus, les remèdes sont risibles ou plutôt sont tristes à pleurer. Voilà que resurgit la « prime à la casse » ! La casse du système ? Nenni ! La casse de votre vieille bagnole décrétée hors d’âge ou de « modernité » par le discours envahissant de la publicité. Quand le péril écologique nous impose de transformer radicalement nos modes de déplacement nous choisissons de tourner le dos à l’impérative nécessité. Le pouvoir d’achat est en berne ? Qu’à cela ne tienne, on va généraliser l’ouverture des commerces le dimanche. Que plusieurs études sérieuses montrent – notamment à partir du cas américain – que cette mesure accélère la précarité de l’emploi sans modification tangible du pouvoir d’achat est parfaitement indifférent aux imbéciles promoteurs du travail du dimanche. Ils pourraient choisir d’ouvrir … le pouvoir d’achat des plus démunis par un autre partage de la richesse globale mais cela demande un courage politique ou un sens de la responsabilité vis-à-vis des plus pauvres qui font cruellement défaut au pays du rapport Attila . Que des élus locaux de gauche autorisent massivement l’ouverture des commerces le dimanche dans leur circonscription en dit long sur l’état de décrépitude avancée du politique. Ainsi de Bernard Poignant, maire de Quimper, ou de Jean-Pierre Blazy , maire de Gonesse (Val d’Oise), commune possédant une vaste zone commerciale proche de l’aéroport de Roissy, zone opportunément rebaptisée « zone touristique » pour permettre l’ouverture dominicale des temples dédiés à Sainte Consommation.

À l’heure où commande l’urgence de bâtir une économie à taille humaine la fuite en avant vers le gigantisme forcené se poursuit. C’est ainsi que la Commission nationale de l’équipement commercial (CNEC) a donné son feu vert pour la construction du complexe « Les portes de Gascogne », à l’ouest de Toulouse. Sur une vaste terrasse ouvrant sur les plaines du Gers 65 000 m2 de surface commerciale vont sortir d’une terre naturellement humide et donc propice à des projets maraîchers alternatifs un hypermarché de 12 000 m2, 28 grandes et moyennes surfaces de vente, une galerie marchande de 140 boutiques, 6 000 m2 de restaurants divers, un ballet quotidien de 20 000 voitures accueillies par 4 000 places de stationnement : tel est la délirante configuration de ce projet pharaonique. Qu’il existe déjà quatre complexes de ce type dans un rayon de trente kilomètres ne compte pas. Pourtant, les promoteurs savent compter : pour faire valider leur projet ils ont abaissé le rayon de chalandise à 25 kilomètres créant ainsi artificiellement un désert commercial. Que les Toulousains disposent déjà de 980 m2 de commerces par tranche de 1 000 habitants contre 830 pour la moyenne française ne compte pas non plus. Dans ce contexte déraisonnable on se demande bien pourquoi on prendrait en considération l’opposition clairement affichée de 22 des 25 maires concernés. Le consommationnisme emporte jusqu’à la démocratie [1]

Quand le lien social et l’environnement naturel sont à ce point malmenés, il conviendrait de s’interroger sur la capacité réelle des hommes à préserver durablement leurs territoires de vie. Il est grand temps de résister aux Huns d’aujourd’hui que constituent tous ceux qui semblent avoir définitivement sacrifié le bien commun et l’idéal démocratique sur l’autel de leurs mesquins intérêts mercantiles. Le dernier numéro du journal La décroissance invite ses lecteurs à dire « casse-toi pauv’ con » au Père Noël. L’insulte populacière devenue récemment majestueuse est de prime abord choquante dans son emploi à l’encontre d’un symbole réputé intouchable. Rassurons les pisse-froid de tous poils : il ne s’agit en rien de condamner ici le désir de fête ni l’amour des enfants. La fête est avant tout affaire de chaleur humaine et non affaire de débauche consommationniste dégoulinante. Il est des manières d’aimer ses enfants qui les préservent tant soit peu d’une ambiance sociale bassement matérielle et dangereusement artificielle. Quand l’ombre lucrative du Père Noël se sera suffisamment éloignée, les héros positifs d’une société plus raisonnable s’approcheront. Petits et grands y gagneront au change et pourront commencer à conjurer les terribles spectres qui hantent l’avenir de leur société.

Lire : Les beaux dimanches

[1On consultera avec grand intérêt le site du Collectif Citoyen "NON AUX PORTES DE GASCOGNE"

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